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Jérôme Lindon, directeur des éditions de Minuit, s'est éteint lundi 9 avril, après cinquante ans de combats littéraires, d'exigences éditoriales et d'engagements moraux et politiques.

Il manque déjà, mais ce sont bien ses auteurs qui le disent le plus justement.

 


François Bon

Énigme ce qui fait qu'un éditeur est grand. Son air de vigneron le matin au courrier, humant la pile de manuscrits, ronchonnant : "Avant on en recevait trois par jour, et maintenant, regardez…". Lui regardait tout. Vous convoquant dans son bureau toujours au surlendemain de l'envoi, comme ça, très vite. Vous assénant quarante minutes de reproches, où tout y passait, le titre, les formes, la grammaire. Et puis passant dans la pièce à côté : "Vous avez trois minutes pour réfléchir, le contrat est prêt." Seize ans de conversation par cœur dans la tête. Avoir voulu lui parler une fois d'un article de journal qui ne me plaisait pas : "Beckett ne m'a jamais parlé une seule fois d'un article de presse." Ou bien lui-même parlant presque naïvement de son incompréhension, vous engueulant parce que vous devenez père de famille et puis vous envoyant le lendemain un chèque qualifié de "prime" sans préciser prime à quoi. Ou agitant devant vous les deux feuillets du génial Image de Beckett : "Et il appelle ça son dernier livre, deux feuillets !" Et l'éditer quand même, évidemment.
Comme une rage qui ne l'aurait jamais quitté, au sens le plus sain du mot rage. Vous expliquant pourquoi il avait jugé nécessaire de refuser à Duras La Douleur, parce qu'elle portait L'Amant et qu'il voulait la contraindre à écrire. Mais recorrigeant sur le deuxième jeu d'épreuves une correction de lui que vous n'aviez pas accepté sur le premier jeu, et vous renvoyant presque de son bureau : "Jamais vu un français si tordu !" Ce qu'on n'ose pas se dire entre auteurs, le deuxième manuscrit systématiquement refusé, jusqu'à s'apercevoir qu'il nous a à tous fait le coup, par principe.
Des anecdotes, votre traducteur suédois obligé d'aller s'acheter un exemplaire à la librairie d'en face, parce qu'il vous a décrété intraduisible. Sa haine si longtemps des ordinateurs. Mais acceptant de republier tout Jabès, quand son éditeur voulait le pilonner, et ledit éditeur revenant sur sa décision, sachant que Minuit était repreneur. Sa joie quand il découvrait dans une écriture un de ces objets littéraires non identifiés, et qu'il vous en fait part, comme Jacques Séréna… "Et il fait les marchés, vous vous rendez compte, les foires et marchés…" Ou bien un jour, en colère : "Je serais vous, j'arrêterais d'écrire pendant cinq ans, rien que pour voir… Pas de publier, je dis bien : d'écrire !" Il y a eu, il y a longtemps, un temps de confidences, et puis des fatigues. Il y a eu les chocs. À la mort de Beckett : "Une part de moi en moins." La mort de Robert Pinget, un silence de plus. Surtout la mort de Gilles Deleuze : peut-être pour lui, secrètement, un virage intérieur. Je le revois ce jour-là, pâle, brusquement parlant de Deleuze comme jamais je ne l'avais entendu parler de personne, terminant : "Un grand, un très grand." Nos chemins avaient bifurqué, mais cette grandeur, évidemment qu'il en disposait. Qu'il salue Deleuze, Pinget et Beckett.


François Bon a publié aux éditions de Minuit :

Impatience ( 1998)

Parking   1996)

Un Fait divers (1993)

Calvaire des chiens  (1990)

La Folie Rabelais  (1990)

Décor ciment (1988)

Le Crime de Buzon  (1986)

Limite (1985)

Sortie d'usine  (1982)


Laurent Mauvignier

 

...reste qu'à trente ans c'est moi qui me sentais vieux devant cet homme de soixante-quinze ans - je me souviens de l'impression que ça fait de l'entendre vous parler de son ami Sam avec simplicité, de vous reprocher fermement de le remercier parce qu'il vous publie, vous disant qu'un auteur n'a pas à remercier, vous expliquant comment Echenoz est un grand écrivain, vous rappelant que tout est foutu pour le livre et que c'est pour ça qu'il faut continuer à le défendre, contre tout, avec force, qu'avec ça les gens sont au service de plus grand qu'eux, et donc seulement cette idée que tout doit continuer, car, comme dans l'Innommable l'écrit Beckett, celui qui a "rendu Lindon éditeur" : "(...) ce sont des mots, il n'y a que ça, il faut continuer, c'est tout ce que je sais,(...)"

 

Laurent Mauvignier a publié aux éditions de Minuit :

Loin d'eux (1999)

Apprendre à finir (2000)


 

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