8, Place du Parlement 33000 Bordeaux France Tel : 05.56.48.03.87 Fax : 05.56.48.16.83.

ouvert du mardi au samedi de 10h00 à 20h00 et le lundi de 14h00 à 19h00.

Tramway : Bourse (C), Palais (A). Stationnement : Bourse, Camille-Jullian.

Contact

Commande

Abonnement

Accueil

Accès

Débats

Bulletin

 

 

 

 

Ces Libraires dont le rôle est vital

par Jerôme Lindon

( in Le Monde du mardi 25 septembre 1999 )

Il y a en France 400 librairies de grande qualité qui ont souvent des fins de mois difficiles, mais dont la disparition entraînerait une transformation radicale du paysage littéraire.

Le moyen le plus sûr de les tuer serait bien entendu d'abroger la loi Lang. Les quelques titres de grande vente - et par conséquent à forte marge - pourraient désormais être bradés à prix coûtant dans les grandes surfaces à produits multiples tandis que les bonnes librairies seraient réduites à vendre uniquement les livres qui, compte tenu de leurs frais de gestion, sont tous déficitaires (or, c'est justement là qu'on trouve les grands écrivains de demain).

Mais il est d'autres dangers, plus immédiats, dont l'emprise s'exerce de façon tout aussi efficace.

Le premier, c'est cette fameuse consigne du " moins-disant" qu'on impose pour leurs achats aux collectivités territoriales et qui les conduit à se procurer leurs livres non pas chez les libraires de la ville ou de la région, mais chez des grossistes qui bénéficient, en tant que fournisseurs des librairies, de remises évidemment supérieures à celles-ci

Le deuxième, c'est l'énorme progression (130 % en seize ans) du nombre de lecteurs qui préfèrent emprunter gratuitement les livres en bibliothèque plutôt que de les acheter en librairie. Les prêts dans les seules bibliothèques municipales équivalent déjà à 60 % des ventes globales d'ouvrages non scolaires, dont le chiffre d'affaires, 1ui, ne cesse de décliner depuis dix ans.

Le troisième danger, il faut le reconnaître, c'est l'augmentation constante du nombre de nouveautés publiées par les éditeurs, qui asphyxie littéralement la librairie et ne permet plus aux libraires de prendre connaissance du contenu de tous les ouvrages qu'ils reçoivent.

Il suffit qu'une chaîne de librairies représente 20 % des ventes d'un éditeur pour que celui-ci ne puisse plus refuser grand-chose à son client.

Parallèlement, on assiste à une double concentration. La première concerne la production. Chacun sait que deux grands groupes financiers, Hachette et Havas, contrôlent aujourd'hui beaucoup plus de la moitié de l'édition française. Mais on ignore souvent qu'une concentration de même nature se dessine au niveau des détaillants. Or il suffit qu'une chaîne de librairies représente 20 % des ventes d'un éditeur pour que celui-ci ne puisse plus refuser grand-chose à son client. Rendons cette justice à la direction de la Fnac qu'elle n'abuse pas actuellement de son pouvoir. Cela tient sans doute moins à son a1truisme qu'à deux caractères particuliers du livre. D'abord, les ouvrages de littérature ne sont pas des produits à peu près interchangeables comme le papier de toilettes ou les eaux minérales : on ne saurait remplacer Le Clézio par Barbara Cartland, ni l'inverse. Mais surtout (car on pourrait, à la rigueur, se contenter de saboter subrepticement certaines initiatives d'un éditeur sans boycotter entièrement l'ensemble de sa production), le voisinage d'une des quatre cent librairies mentionnées plus haut interdit à une chaîne multiproduit qui se respecte de présenter une image outrageusement capitaliste aux yeux d'une clientèle cultivée en mesure d'aller voir ailleurs.

Ce rempart viendrait-il à céder que nous verrions sûrement les chaînes exercer dans le domaine du livre, comme n'importe quel hypermarché dans le sien, une pression discriminatoire sur leurs fournisseurs les moins puissants, au détriment des auteur et, en définitive, du public.

Quelques éditeurs, encore trop peu nombreux, ont pris, en 1988, l'initiative de constituer à leurs frais, avec la participation du ministère de la culture, l'Association pour le développement des librairies de création (ADELC), qui est déjà intervenue des centaines de fois pour la création et la modernisation de librairies indépendantes en France, en Belgique et même au Québec.

Mais d'autres tâches, très concrètes attendent aujourd'hui les pouvoirs publics.

Il faut d'abord se décider enfin, à appliquer en France la directive européenne de 1992 qui institue un droit obligatoire sur les prêts dans les bibliothèques, mesure réclamée par tous les auteurs, éditeurs et libraires.

Il faut aussi abolir sans tarder l'exception, devenue abusive, qui permet aux collectivités territoriales d'échapper au régime commun en matière de prix unique, d'autant que cela finit par entraîner, comme c'était prévisible. une baisse notable du niveau qualitatif de ces services.

Il restera à nous convaincre, nous éditeurs, de mettre un terme à notre fuite en avant inflationniste. Ce ne sera pas le plus facile.

 

Jérôme Lindon est président- directeur général des Editions de Minuit

 

&